Il y a de cela un mois, l'un de nos patrons envoyait un mail très évasif à tou-tes les salarié-es. Des visiteu-ses/rs seront dans nos locaux demain. Pas plus de détails. Bien, on a l'habitude, et ça doit pas être trop important si on a pas de détails. Mais bizarrement, le lendemain, c'était une équipe de télé complète qui était présente pendant toute la journée. Un caméraman, un prenneur de son, 5 ou 6 autres personnes courrant derrière.

On aura pas plus d'informations dans la journée. La secrétaire nous parlera de "l'équipe de télé". Bon, ça semblait finalement assez standart qu'une télé poubelle s'intéresse à une entreprise poubelle. À l'époque où je regardais les informations télévisées, et bien il y avait souvent des reportages dans des entreprises pour montrer leur super nouvel aspirateur révolutionnaire inventé par le super entrepreuneur régional. Bref, j'ai fait gaffe de pas passer devant la caméra, et les patrons ont fait gaffe que je ne passe pas devant. Au moins, il devait y avoir consensus là dessus.

Mais voilà, aujourd'hui, un patron vient donc nous voir avec un DVD entre les mains. "Vous pouvez le convertir en fichier vidéo et le mettre sur le serveur de fichier" ? Entre nos mains attérit donc le précieux DVD. Sur la jaquette : le logo de la Commerzbank. Le sous titre est encore plus beau : "La reprise en temps de crise : sans crédit ?"

Naïf, je me dis que notre patron veut sûrement nous initier au réalisme économique par un nouvel outil pédagogique pour les masses, fourni par les banques elles-mêmes. Parceque oui, qui mieux que les banque pourrait expliquer au populo les règles suprèmes qui régissent le monde. L'église a fait son temps, les banques la remplacent lentement. Dans les deux cas, les règles sont imuables.

Mais bon, je m'égare. Au dos du DVD est précisé sa durée : 3 minutes 20. Un peu court pour faire de l'initiation à l'économie de marché... Le doute s'installe. En insérrant le DVD dans le lecteur, tout s'illumine. La première image est un collègue tourneur-fraiseur à sa machine.

Le choc est brutal. L'équipe prétenduement télévisée pour laquelle certain-es salarié-es ont accepté d'être filmé à leur poste de travail est en fait commandé par la banque, qui fût l'origine des mesures scélérates dans la boite il y a plus d'un an. Je le rappelle souvent, mais c'est important, alors voilà le rappel des faits.

Décembre 2008, le mois de travail est déjà bien entammé, la crise financière est à la une de tous les journaux, les patrons convoquent une réunion de tou-tes les salarié-es, et annoncent que la Commerzbank a une clause du contrat de crédit lui permettant de retirer son prêt de 2 Millions d'euros si le bilan financier de l'entreprise pour 2008 est dans le rouge. Conclusion des patrons, il faut que le bilan soit positif, et comme il ne reste que 15 jours avant la fin de l'année, la solution simple consiste à ce que tou-tes les 80 salarié-es renoncent à leur salaire du mois en cours, et continuent à travailler gratuitement pour sauver l'entreprise. À l'exception de Marcel, tou-tes ont fait le geste. C'est beau la solidarité avec une banque.

On apprendra dans le mail annonçant la vidéo, que celle-ci a été diffusée devant plus de 100 grosses pointures de l'Allemagne. Le secrétaire d'état, des gros patrons/banquiers, des députés, quelques ministres, ...

C'est intéressant de voir la transparence de la communication. On nous informe que notre trogne aurait pu être vu par un ministre après coup. En même temps, l'équipe de tournage a bien pris soin de n'interviewer aucun-e salarié-e. Parceque bon, ça fait bien un patron au milieu des ouvriers qui discute avec un banquier, mais faudrait quand même pas que les populos ouvrent leur gueule.

Le montage est digne de la plus belle propagande. Un patron et le banquier se promènent dans les couloirs de l'enteprise, discutent l'air détendu (mais on entend pas ce qu'ils se disent). Le banquier, que personne n'a jamais vu à part les patrons fait semblant de saluer les salarié-es à travers les portes ouvertes. On le voit même entrer dans le bureau des informaticiens comme si il était chez lui. Parce oui, c'est un banquier proche des travailleu-se/rs, qui est à l'écoute des petites gens !

Quand on arrive à faire bosser 80 personnes gratos pour s'assurer des profits maximum, c'est vrai qu'on peut quand même considérer les employés comme ses sujets et les bureaux comme son royaume... Le retour du servage par voix de banquier.

On apprendra au cours des interviews, que malgré la crise, l'entreprise est en croissance. De 80 avant la crise à 50 salarié-es aujourd'hui, il serait bon de réviser les cours de math de 4eme.... Mais bon, c'est vrai que le patron gonfle un peu les effectifs, devant la caméra. C'est peut être simplement la preuve qu'il ne sait pas compter. Sinon, mon patron préféré expliquera aussi que la croissance de l'entreprise est limité parce que les banques n'ont pas le droit de lui donner assez d'argent. Encore une saloperie de réglementation qui empêche la libre entreprise à faire sauter ! Et moi qui avais cru que l'entreprise ne pouvait pas croitre, parcequ'elle avait été mal gérée... merci à la pédagogie en DVD !

Les patrons nous ont toujours pas bien expliqué les bénéfices d'une telle mascarade, mais ils précisent que le fait d'avoir accepté cela permet d'améliorer le travail futur avec la banque. La commerzbank est une banque humaniste. Rappelons quelques faits. En temps de crise, elle investit massivement pour soutenir la guerre en Afghanistan, il y a quelques semaines, elle manipule les élections de son conseil d'entreprise pour évincer des délégués du personnel trop ennuyeux. Ces derniers temps, on a remarqué qu'elle s'était plutôt bien engraissée sur le dos de la crise en Grèce.

Elle devrait se souvenir, que là bas, les banques, on les brûle